jeudi 6 août 2009

Roumanie - récit de voyage

Roumanie. Toujours en vie. Deuxième jour au pays des Vampires, et toujours ni kidnapping, ni extorsion de fonds par des agents administratifs roumains véreux, ni agression par des Roms ivres. Ouf.
Nous avons passé notre première nuit sur le sol roumain dans la ville de Cluj-Napoca, ville dynamique et moderne selon le Routard. Je ne dois pas avoir les mêmes critères que le Routard. Si l'on occulte les nombreux magasins laissés à l'abandon, et les raccordements électriques qui, selon Marianne, sont dignes du Bénin (voir les photos), Cluj est tout de même « dynamique et moderne ».

Cluj est une ville située dans le Nord de la Transylvanie. Elle compte 350 000 habitants et est le berceau d'une très célèbre et savoureuse bière roumaine, nommée Ursus.

Nous ne sommes resté qu'une journée dans cette ville, en transit entre la Hongrie et la Bucovine, repaire des monastères peints. Mais nous avons apprécié son musée ethnographique, qui présente plutôt bien les spécificités des paysans Roumains mais aussi leur diversité, ses jardins botaniques avec des nénuphars japonais de plus de 50 cm de diamètre, et son immense cimetière que nous avons parcouru en long, en large et en travers, au grand dam de Marianne (en fait, je cherchais le « cimetière joyeux », en photo dans notre auberge, qui est un cimetière aux stèles de bois peints de toutes les couleurs. Persuadée qu'il se trouvait dans le cimetière de Cluj, j'ai contraint Marianne, en exerçant ma force de persuasion mondialement connue, à monter et a redescendre les allées de ce cimetière situé sur une colline....Désolé Marianne!!).
Cette première halte en territoire roumain nous a permis de commencer à pratiquer notre roumain: multumesc (merci), buna ziua (bonjour), la revedere (au revoir). On s'est ainsi rendu compte que c'est vrai, le Roumain est une langue latine plutôt facile à comprendre car très similaire à l'italien ou à l'espagnol. C'en était bien fini de la galère hongroise où je marmonnais dans ma barbe des thank you et autres merci pour cacher mon inculture!

Après ce passage rapide mais sympatique à Cluj, embarquement pour le vrai périple: les monastères de Bucovine. Moyen de locomotion: un train de nuit sans couchette dont la reservation en Hongrie nous a couté un bras...Oubli technique: en Roumanie, le train c'est pas cher, et donc tout le monde (ou presque) peut le prendre! Premier stress à la gare lorsque le train s'arrête à quai: les wagons sont divisés en compartiment, déjà une horreur en France alors en Roumanie, pour un voyage de nuit! Les couloirs du train débordent de voyageurs, jeunes Roumains, vieilles Roms et ados prépubères. Je pousse Marianne pour qu'elle monte à bord, en ravalant mon anxiété. Le train dans ce pays, c'est le meilleur moyen de côtoyer les « vrais » Roumains. Nous entrons dans le compartiment et là, soulagement: un père et ses deux filles, et un couple. Et c'est tout! Pour le moment... Mis à part une incapacité chronique à dormir, en raison des secousses du train, de ses arrêts fréquents ponctués de coups de klaxon intempestifs, et nos voisins qui dégustent du salami très odorifère et autres cochonneries puantes, nous vivons bien le moment. Moi qui me voyait déjà laissé pour morte, violée et mutilée par une bande de Roumains ivres (première règle, ne pas écouter les gens qui disent que la Roumanie craint: ca vous rend paranoïaque et vous avez peur de tout le monde. Bilan: vous ne dormez pas de la nuit tellement vous avez peur...). Toujours est-il que tout va bien, jusqu'à ce que, à 3 heures du mat (soit une heure avant notre arrivée), un homme et un jeune homme (sans doute père et fils) s'installent dans notre compartiment. Enfin, installer est un bien grand mot. Disons plutôt que le le père pousse son fils dans le siège en face de moi, et s'installe dans le couloir. Je me rends compte que le gamin est ivre, parce qu'il met son pied sur ma jambe et que, quand je le pousse, il rebondit mais ne se réveille pas. Pendant ce temps, le père s'enfile de la gnole dans le couloir en mangeant des cochonailles. Toutes les dix minutes, il ouvre la porte du compartiment et donne de gentilles claques à son fils pour le réveiller, sans succès. Vers 4 heures du matin, le gamin se réveille et son père dégaine le pot de cornichons, le salami/pâté et la tuiça (eau de vie de prune). Le gamin se met à engloutir le tout comme s'il n'avait pas mangé depuis 2 mois. Autant dire qu'après avoir passé une nuit blanche, ça met plutôt mal à l'aise.
Heureusement, nous arrivions quelques minutes après.
En gare de Suceava Nord. Attente: environ 1 heure. Destination: Putna et son monastère. Le train arrive: deux petits wagons, franchement pas très propres mais compensés par un voyage super sympa, à travers la campagne et à 20 à l'heure. On a le temps de dormir et d'admirer le paysage. Arrivée à Putna, le choc! Nous sommes en fait tout au bout d'une vallée, les rails et la route s'arrêtent là, et on se croirait revenu 20 ans en arrière.
La gare, minuscule, et son chef de gare comme dans les films. Les poules sur le quai. Les mémés sur les bancs. En se rendant au monastère, première rencontre avec cette Roumaine rurale tant commentée dans les guides: des pépés, bien habillés avec leur chemise et leurs chapeaux de paille, le regard défiant et farouche. Des mémés, avec leurs châles et leurs jupes, édentées mais souriantes. Des enfants, qui promènent la vache au bord de la route et manquent de provoquer un accident parce que la vache se crapahute vite fait bien fait. Des jeunes, qui boivent des bières au troquet du coin en regardant les nenettes passer. Et des gens normaux, partout.

Surtout, ce qui frappe, ce sont les maisons. Toutes sont magnifiques: de grands portails ouvragés, en bois souvent, en métal parfois. Des facades colorés, mauves, vertes, jaunes, rouges, et toutes décorés de façon unique. Toutes sont équipées d'une cour intérieure divisée en plusieurs parties: une pour les poules, une pour la corde à linge. Le tapis sèche sur la rambarde de la cour, mémé est assise sous le auvent et regarde les gens passer ou surveille sa vache. Nous croisons aussi nos premières charrettes, vides ou pleines à craquer de foin ou d'outils pour travailler la terre. Les chevaux arborent fièrement leur pompon rouge et conduisent leur maître aux champs.

Les gens nous regardent un peu de travers. Déjà, dans le train et sur le quai, je m'étais fait alpaguer par des mémés qui me parlaient puis qui finissaient par m'insulter. Forcément, difficile de comprendre ce qu'elles racontaient, non seulement en roumain mais en plus sans dents! Surtout, c'est une vieille dans le train qui m'a fait le plus peur: elle s'installe dans notre compartiment, et commence à ma parler. Gentille, je hoche la tête, j'essaie de lui faire comprendre que nous allons au monastère. Elle me dit quelque chose, et comme je ne comprends pas et que j'ai dit oui bêtement pendant 10 minutes, je me dis: ça doit être le moment de dire non. Alors je dis non. La mémé s'agite, grogne, se lève, et pour finir sort du compartiment et crache un gros molard dans le couloir du train. Puis elle récupère son sac et s'en va, comme ça!! Quel choc (enfin, on a bien rit quand même!). Les paysans roumains sont donc des gens fiers, parfois bizarres mais on s'y fait. Surtout, ils vivent dans la merde et ils assument (je n'ose pas imaginer les conditions de vie des habitants de Putna qui, en hiver, ne doivent pas être toujours faciles du à l'isolement du village).

Pour en revenir plus concrètement au voyage, après le tour de la gare, du troquet et du magnifique monastère, dont nous n'avons pas assez profité car nous ne connaissions encore rien au culte orthodoxe, direction Sucevita. Plus facile à dire qu'à faire. Convaincues de pouvoir trouver un bus, un taxi, de se faire prendre en stop ou de voyager en charrette, nous décidons de nous poster au bord de la route. Marianne aborde un jeune homme qui semble faire la même chose que nous: attendre un moyen de locomotion. Nous nous joignons à lui. Plutôt beau gosse, ce Roumain de Iasi parle couramment anglais et nous discutons avec lui de la meilleure façon de se rendre à Sucevita. Ce jeune homme charmant et plutôt frondeur nous convaincs de prendre le train jusqu'à Radauti et, de là, de prendre un maxi-taxi (sorte de minibus Mercedes qui amène les gens à peu près partout où ils veulent, mais qui attend d'être complet avant de partir...). Ainsi, retour à la case départ: cette cher gare si typique de Putna. Nous retrouvons le chef de gare, toujours aussi jovial et marrant, qui nous conseille de nous rendre dans un endroit spécial en attendant le départ de notre train une heure après. Il nous avait déjà expliqué auparavant que nous devions absolument visiter cet endroit, mais notre roumain était vraiment trop sommaire. En gros, nous n'avions rien compris. Mais cette fois-ci, avec notre charmant Roumain, Lucian, nous comprenons enfin ce qu'il raconte. Nous laissons nos sacs à dos dans le bureau du chef (magnifique bureau avec une décoration très « années 30 », encore une fois on se croirait vraiment dans un film!) et nous suivons Lucian le long des rails. Marianne ne se méfie de rien, mais je commence à me demander où il nous emmène. Nous longeons une ancienne usine désaffecté et nous dirigeons vers une clairière. Je suis alors convaincue que ce beau gosse a organisé notre kidnapping par téléphone et qu'il nous amène vers nos ravisseurs (merci à tous ceux qui m'ont raconté des choses horribles sur la Roumanie, sans vous, je n'aurais pas pu imaginer des choses aussi farfelues). En fait, Lucian nous conduit à un rocher où l'homme qui à confesser un grand prince (Stefan Cel Mare, un prince moldave qui a resisté aux envahisseurs turcs au XVIème siècle) à passer le reste de sa vie. Soulagement (pas de mafieux à l'horizon) et même enchantement. Nous discutons avec un pope qui garde la grotte, et finalement cette excursion valait le coup. De retour à la gare, nous prenons le train avec Lucian. Tout le monde somnole plus ou moins, et Marianne et moi échangeons un regard complice pendant que l'autre dort, du genre: craquant non? Lorsque je demande à Lucian pourquoi il est venu jusqu'au monastère, il me répond « to talk to the priest ». Je crois que cette réplique m'a faite littéralement fondre (héhé) Du coup, en partant, je lui laisse nos adresses mails en lui disant que s'il veut venir visiter la France, nous serions ravie (!!) de l'accueillir.
Ah ces Roumains, tous des tombeurs...


Nous abandonnons Lucian à son sort pour nous rendre au deuxième monastère, celui de Sucevita. Sans doute mon préféré, avec ses allures de château fort. Nous admirons la vue magnifique en allant siffler la-haut sur la colline, puis nous passons une nuit fantastique chez l'habitant. Felicia et Trandafir sont nos hôtes, leur maison typique avec poules, lapins et vaches est magnifique. Marianne pense d'ailleurs que Trandafir a pensé que nous étions lesbiennes (héhé) car il nous a proposé d'abord des lits séparés puis nous a dit que si nous voulons un lit deux places, c'était possible aussi. Héhé, très drôle! Toujours est-il que nous passons un super dîner en compagnie d'un couple de français, savourant une soupe prodigieuse et sirotant un vin rouge pas si mauvais. Dans l'ivresse générale, les Français proposent de nous emmener avec eux le lendemain faire le tour des monastères de la région dans leur voiture. Une offre pareille, cela ne se refuse pas! Et en effet, cela valait le coup.
Malgré un réveil légèrement migraineux pour moi, nous p
assons une journée superbe à courir les monastères (qui finalement se ressemblent tous!). Nous terminons par le monastère de Vatra Moldovitei, ville où nous devons aussi prendre notre train pour Campulung Moldovenesc. Alors qu'il ne nous reste que très peu de temps avant que notre train arrive, nous décidons de prendre le risque d'aller voir une femme qui réalise des oeufs peints, activité traditionnelle en Bucovine pour les fêtes de Pâques. Episode comique de cette journée: on se serait vraiment cru dans la carte au Trésor. Dans le Routard, cette énigme: à Moldovita, tournez à droite après l'église sur une route en terre puis prenez à gauche. Quel casse-tête! Première erreur: nous tournons après ce que nous pensons être une église mais qui s'avère une chapelle. Marche arrière, alpaguage de passant à qui l'on crie le nom de la personne recherchée (Vorea Siminiuc je crois)... Deuxième église, à droite, puis à gauche, nous laissons la voiture au milieu de la route pour essayer de trouver l'artiste. En trottinant, nous remontons le chemin de terre. Il ne nous manque plus que le caméraman et l'hélicoptère qui nous surveille de haut! Nous croisons quelqu'un qui nous dit de faire demi-tour, encore, puis finalement nous tombons sur la fille de la peintre. Il nous reste un petit quart d'heure pour admirer les fameux oeufs peints, en acheter et repartir pour la gare. Enfin, le mot gare est un bien grand mot. Parlons plutôt d'une « halte ». Un bâtiment fermé, avec les horaires de notre train affichés sur le mur. Les Français patientent avec nous, fébriles: nous sommes tous impatients de voir la taille de notre train. Sans conteste, il s'agit bien du plus petit train au monde: un wagon! Un minuscule wagon, avec le conducteur à l'avant et les passagers à l'arrière. Mais cela restera pour moi le meilleure voyage en train de toute ma vie. A petite allure, nous frôlons les maisons, les enfants nous font coucou, nous croisons des charrettes, des meules de foin, des versants verdoyants...La banane aux lèvres, les bras accoudés à la fenêtre grande ouverte du train, l'appareil photo à la main, nous profitons pleinement de la léthargie des campagnes roumaines, du temps qui passe plus lentement et du soleil qui décline. Il paraît que ce genre de petite ligne est vouée à disparaître. C'est bien dommage, car lorsque l'on emprunte ce genre de ligne (en tant que touriste tout du moins) c'est moins l'heure d'arrivée que le voyage qui compte.

Arrivées à regret à Campulung, nous nous installons en terrasse du restaurant accolé à la gare pour savourer une bière pour moi, et un Pepsi Twist pour Marianne (en Roumanie, Pepsi a le monopole, et c'est la guerre des terrasses avec Coca!). Marianne épluche les pages « Cuisine » du Petit Futé pour que nous décidions quoi manger. Finalement, nous optons pour du Cartofi prajiti et cascaval et des mici. En gros, des frites avec du fromage rapé et des saucisses avec de la moutarde. Saucisses peu ragoutantes d'ailleurs, tellement que je les donne en pature à un chiot qui fait le pied de grue devant moi pour que je le nourrisse. (J'adooore les chiens, et ma fibre BB (Brigitte Bardot) a été décuplée en Roumanie!) Puis nous nous installons sur le quai de gare pour 4 heures d'attente. Après une tentative d'agression par trois pré-ados qui essaient vainement de nous tripoter, nous nous réfugions près du bureau du chef de gare qui, aidant, accepte que l'on laisse nos sacs dans son bureau. S'ensuit une longue attente où Marianne et moi discutons cinéma en observant les meutes de chiens qui déambulent dans la gare, bercées par les aboiements de leurs congénères. Train à quai, nous sommes en wagon couchette et c'est le bonheur.

Après une nuit bien bonne, nous débarquons à Sighisoara, cité médiévale classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Cité en plein chamboulement, puisque les rues étaient en plein ravalement de pavés (au grand dam du Petit Futé et apparemment de nombreux riverains ), mais charmante et qui nous offrent, depuis Cluj, un retour à une Roumanie plus urbaine et moins sauvage. Le soir même, direction Sibiu, autre cité médiévale où nous passerons deux nuits.
Les cités médiévales en Roumaine s'articule autour d'une grande place, avec généralement une église orthodoxe et parfois catholique, une tour du conseil, et des remparts avec des Tours dont la construction était financées par différentes confréries de métier (tailleurs, ferronniers...).
A Sighisoara, nous montons en haut de la tour du Conseil. A Sibiu, nous montons au sommet de la tour du clocher d'une église, peu recommandé aux gens qui ont le vertige car pour le coup, j'ai vraiment eu une sacré peur. Imaginez: des escaliers branlants, et le vide qui grandit sous vos pieds, le sol qui peu à peu disparaît, avec seuls les pigeons pour amis!
Et surtout, à Sibiu, nous mangeons bien. Fini les saucisses et les petits déjeuners faits de restes de gateaux. Nous dégustons les papanasi (gros beignets fourrés au chocolat, à la confiture...), les gogosi (sorte de bretzel), et dinons deux fois dans le même resto chic, Marianne savourant la mamaliga (polenta roumaine) et moi une soupe de champignon mémorable.
Sibiu a été reposant. Destination suivante: Brasov (prononcer Brachov).


Nous embarquons pour la ville au pieds des Carpates en maxi-taxi, deux heures de route dans un minibus bondé où le chauffeur fait monter autant de gens qu'il peut. Arrivée à Brasov, et découverte d'une ville superbe, tout au pieds des prémices des Carpates. Derrière les maisons, la forêt et ses ours. Les Carpates sont encore peuplée de nombreux ours, et Brasov est réputée pour ses ours se promenant dans les rues, la nuit, à la recherche de nourriture dans les poubelles.
Afin d'admirer la vue sur la vieille ville, nous gravissons la colline Tampa, que l'on peut monter en téléphérique mais que nous choisissons de faire à pieds. Une heure de marche, cela nous laisse de la marge pour croiser un ours. Mais raté, nous sommes poursuivies par une gamine qui écoute de la musique sur son MP3 en nous courant derrière. Nous ne ferons donc pas de rencontre du troisième type. Mais la vue vaut le détour.


Enfin, finalement, pour finir... Bucarest la grande. La capitale, celle dont on nous a dit le plus de mal. Des connaissances de Marianne, l'auberge qui nous déconseille de venir de la gare à pied... tous nous ont averti: faites attention, Bucarest est une ville dangereuse. Les reportages sur les enfants sniffant de la colle dans le métro Bucarestois, ou sur l'insécurité qui entoure la gare du Nord (reportages dont je ne parviens pas à retrouver la trace) nous donnent une image très négative de la ville.

C'est un peu à reculons que nous nous rendons dans la capitale. Les premières impressions sont plutôt décourageantes. Des rues désertes. L'athénée Roumain, splendide, trône au milieu d'une place livrée aux voitures, comme le reste de la ville d'ailleurs. La place de la Révolution et son Sénat gris, bâtiment terne et tristement gigantesque, font face à une petite église qui gît au milieu d'immeubles du même type que ceux construits en France dans les années 60 et que l'on dynamite aujourd'hui en France. La calea Victorei, la rue « bourgeoise » de la vieille ville, est désertée aussi. Nous croisons très peu de gens. Les magasins sont fermés, et nos seuls compagnons sont les voitures, toujours aussi nombreuses, qui foncent sur les boulevards. La première impression que donne Bucarest est celle d'une ville sans âme, où l'architecture d'époque est d'autant plus mise en valeur que les bâtiments voisins sont moches, uniformes dans leur laideur, et sans vie. Nous errons, essayant de voir le beau dans cette anarchie. Les policiers côtoient les sniffeurs de colle. Les piétons doivent se battre pour un bout de bitume. C'est seulement à l'approche de la piata Unirii que la ville s'anime. Cette place abrite un immense centre commercial, Unirea, dont les facades sont recouvertes de panneaux publicitaires outrageusement colorés quand la ville est faite de gris et de noir.

Nous parcourons les rues du quartier Lipscani, to
ujours en rénovation, avec ses pavés éventrés laissant jaillir les canalisations, ses petites passerelles en bois, provisoires mais qui semblent faites pour durer, ses livreurs contraints de porter la marchandise à bout de bras. Un charme suranné se dégage de ce quartier, qui est le nouveau quartier tendance de la capitale. Puis nous bifurquons pour rejoindre la piata Unirii à nouveau, et nous nous dirigeons cette fois-ci vers la fontaine centrale de la place, qui nous donne une aperçu du Boulevard Unirii avec, à l'est, sa bibliothèque dont la construction a été abandonnée en 1989, et à l'ouest son avenue menant au Palais du Parlement. C'est ici, sur ce boulevard, que Ceaucescu a laissé son empreinte indélébile. En détruisant un quart de la vieille ville, et en faisant construire le palais, les immeubles identiquement hideux qui bordent l'avenue, et d'autres atrocités, le dictateur communiste mégalomane a définitivement défiguré la ville. Derrière les barrières d'immeubles, des vestiges d'anciens quartiers s'offrent au visiteur. Ici un monastère, là une église. Nous montons sur la colline où une église orthodoxe siège fièrement. Avec humilité, j'assiste à une messe orthodoxe qui donne honnêtement envie de se convertir, rien que pour pouvoir pénétrer encore et encore ces lieux enchanteurs, où la beauté des décors complète à merveille la puissance des chants des popes, mélodies psalmodiées qui pénètrent au plus profond de l'être.

A l'approche du palais du Parlement, le poids du monument, son imposante masse nous étouffe. Une vague de nuage qui assombrit le ciel augmente le malaise. Comme la disait Marianne, on se croirait dans une autre dimension, hors du temps, hors du monde. Nous traversons la parc adjacent au palais, grande étendue semi-désertique où très peu de gens se promènent. Nous enjambons le canal qui traverse la ville, et qui fait dire aux guides que Bucarest manque vraiment d'un grand fleuve qui la parcoure. Arrivées au parc Cismigiu, et à un semblant de vie réel, d'humanité: les chaises sont occupés, les gens font de la barque sur le petit lac. Enfin, on se sent de retour dans la réalité, dans le monde des hommes.
Cette journée à Bucarest, sans doute visuellement et esthétiquement parlant la moins intéressante comparée au reste de notre voyage, a cependant laissé des traces profondes dans mes souvenirs encore récents.

Ce contraste entre laideur et beauté, cette anarchie permanente dans l'architecture, cette opposition flagrante entre la pauvreté des Roumains et le capitalisme sauvage matérialisé par les publicités qui colonisent les facades et par les immeubles de bureau ultra moderne, tout cela fait de Bucarest une ville passionnante, finalement terriblement moche mais si envoutante.
Une ville qui vous fait sauter l'histoire du communisme à la figure, une ville qui représente à la perfection la folie d'un homme, et qui symbolise les années de souffrance d'un peuple qui aujourd'hui encore souffre, non seulement de sa difficulté à se remettre du passé, mais aussi de sa stigmatisation par les autres pays européens (et par ses citoyens, nous l'avons bien vu avec Marianne). Bucarest, c'est un arrêt sur image, la superposition de plusieurs laps de temps, un voyage dans l'histoire grandeur nature, des vieux quartiers de la belle époque aux facades communistes, pour aboutir aux centres commerciaux où la plupart des Roumains n'ont même pas les moyens de mettre les pieds. Pourtant, on sent bouillir en Roumanie une envie de s'en sortir, d'aller de l'avant et de tirer un trait sur une histoire douloureuse et malheureusement si récente.

Quand on revient de Roumanie, on est heureux et on est triste. On a envie de pleurer, car on s'y plaisait bien là-bas, dans ce pays de parias. On sanglote, car on se demande quand est-ce qu'on y retournera. Et on rit, quand on repense à tout ce qu'on a vécu. Et on se dit que la vie est belle, sous toutes les latitudes, mais que certains savent mieux en profiter que d'autres, et avec bien moins. Alors on décide, nous aussi, d'en profiter. A fond.

1 commentaire:

  1. Super ton recit!!! J'avais l'impression d'etre avec vous!!
    Et la piata unirri c'est marrant on dirait picadilly circus en mode un peu plus pouri..

    Biz Armelotte!

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